
Le périple de Baldassare
de Amin Maalouf
Sorte de « Zadig ou la Destinée », nous y suivons le voyage d'un négociant en curiosités et en anciens livres de Tripoli (actuel Liban, et non Lybie) à Gênes (actuelle Italie) en
passant par la Turquie, l'île de Minorque, Tanger, Lisbonne, Amsterdam, Londres, et la France. Le récit se déroule en 1665 et 1666. La fin du Monde est annoncée pour 1666 et bien qu'insensible à
ces prophéties, Baldassare est amené à partir à la quête d'un livre rare, lequel est réputé contenir la « clef » permettant de sauver le Monde.
La lecture de ce livre est une belle découverte de l'empire Ottoman et de ses us et coutumes, des conditions de voyage de l'époque (rien à voir avec le confort du cargo ou de la vitesse de
l'avion!), des relations humaines et des différents « codes » de savoir-vivre dans ces régions au 17e siècle.
Au menu de ce voyage initiatique, Baldassare rencontrera entre autres la corruption, la trahison, la crédulité, l'Amour, les fausses sagesses, la bière anglaise, le racisme, et le lecteur suit
les multiples péripéties du héros avec plaisir et légèreté!
« Le bonheur pour moi aura toujours le goût de la bière épicée, l'odeur de la violette – et même le son grinçant des escaliers en bois qui menaient jusqu'à mon royaume des combles, au-dessus
du « ale house » . »
Eldorado
de Laurent Gaudé
Une fois de plus, Laurent Gaudé m'a fait vibrer à travers ses histoires qui parlent des hommes, de leurs angoisses, de leurs rêves, de leurs espoirs et de leurs difficultés à trouver un chemin
dans leur vie et un sens au Monde (s'il y en a un...).
J'ai suivi avec soif et appétit les destins croisés d'un commandant de frégate italien chargé d'intercepter les embarcations chargées d'émigrés clandestins, et de deux frères soudanais qui
tentent leur chance pour rejoindre coûte que coûte leur Eldorado, l'Europe.
Le roman nous emmène en Sicile, au Liban et en Syrie mais surtout de la Lybie au Maroc, sur les routes poussiéreuses et étouffantes, parcourues par les camions plein de leur cargaison d'émigrés.
Un seul regret... celui de ne pas avoir emmené avec moi « la Nuit Mozambique » (du même auteur) qui a fait partie des romans non retenus à quelques heures de mon départ...
« L'herbe sera grasse, dit-il, et les arbres chargés de fruits. De l'or coulera au fond des ruisseaux, et des carrières de diamants à ciel ouvert réverbéreront les rayons du soleil. Les
forêts frémiront de gibier et les lacs seront poissonneux. Tout sera doux là-bas. Et la vie passera comme une caresse. L'Eldorado, commandant. Ils l'avaient au fond des yeux. Ils l'ont voulu
jusqu'à ce que leur embarcation se retourne. En cela, ils ont été plus riches que vous et moi. Nous avons le fond de l'oeil sec, nous autres. Et nos vies sont lentes. »
Éloge de la lenteur
de Carl Honoré
A mettre « d'urgence » ;o) entre les mains de tout citadin surbooké et/ou surmené!
Cet essai commence par une citation de Gandhi: « Nous avons mieux à faire de la vie que d'en accélérer le rythme. »
L'auteur est un journaliste canadien. Il nous raconte comment il a été amené à entreprendre cette recherche de lenteur. Il a parcouru une partie du monde occidental, industrialisé et consumériste
dans lequel nous vivons aujourd'hui. Il nous propose une synthèse des symptômes de la « maladie du temps » et de quelques remèdes permettant de ralentir le rythme quand le besoin se
fait ressentir.
Attention, il ne s'agit en aucun cas d'une ode à la vie au ralenti, mais simplement d'un essai destiné à pointer du doigt les différents excès de nos vies citadines et de l'intérêt qu'il
peut y avoir à réserver des îlots de réflexion, de partage et de douceur dans nos emplois du temps... le temps de reprendre son souffle et de se ressourcer. A chacun de trouver son équilibre et
son « tempo giusto ».
« Nous ne parvenons plus à nous réjouir de ce que nous vivons au présent car nous sommes sans cesse en train d'anticiper. » « L'un des moyens de cultiver cette tranquillité
intérieure est de faire place à des activités qui défient la vitesse »
L'auteur parle peu des voyages dans son essai. Quelques lignes pour souligner le fait que « notre culture de la vitesse nous apprend que la destination est plus importante que le voyage
lui-même.» et que « en voiture, en train ou en avion, quand la technique persiste à nous promettre plus de puissance et de vitesse, nous sommes tentés d'aller plus vite et de considérer tout
délai comme un affront personnel. »
J'en profite pour faire une petite aparté sur mon expérience du voyage en cargo. Embarquer sur un cargo pour rejoindre les antipodes nous apparaît à tous comme étant un moyen de voyager lent.
Combien m'ont dit avant de partir « Quoi? En cargo? Quelle idée? Et combien de temps ça va prendre? 1 mois??? Mais qu'est-ce que tu vas faire? Tu vas t'ennuyer! Etc etc... ». Et
je le vis bien comme ça. J'ai le temps de lire, écrire, dessiner, écouter de la musique, réviser mon espagnol, regarder l'horizon, écouter le vent, écouter les vagues, photographier les nuages,
discuter et découvrir mes compagnons de route, méditer, siester, rêver, et m'ennuyer!
Et pourtant...
Et pourtant, une fois à bord, tout le monde ne parle que de la puissance du navire, de notre vitesse de croisière, des horaires à respecter, des délais à tenir, des escales toujours plus
courtes... des journées de travail toujours bien chargées... parfois même à rallonge!!
Alors vitesse ou lenteur?
Le club des philosophes amateurs
de Alexander McCall Smith
« Le club des philosophes amateurs » est un livre classé dans la catégorie « grands détectives ». Pourtant, très peu de policiers interviennent dans le récit. L'héroïne n'est
ni détective, ni agent spécial du FBI, ni agent secret « espion de sa majesté », ni médecin légiste... elle est une riche héritière écossaise d'une quarantaine d'année qui vit,
célibataire, à Edimbourgh. Philosophe, elle dirige la « Revue d'éthique appliquée » et a fondé le « club des philosophes amateurs ». Ce club est sensé se
réunir le dimanche mais elle n'arrive que très rarement à le réunir! Le récit navigue entre intrigues, vie mondaine d'Edimbourgh, pensées, petits plaisirs quotidiens et réflexions philosophiques.
L'écriture de l'auteur, traduite en français par François Rosso, est vraiment très agréable à lire. J'ai plusieurs fois relu certains plusieurs passages non pas parce que j'avais perdu le fil
(comme ça peut m'arriver souvent) mais plutôt pour le plaisir de les relire. Drôles, poétiques, intéressants, harmonieux, judicieux, ...
Les sujets de réflexion tournent souvent autour de la véracité. Faut-il toujours dire la vérité, sur tous les sujets et à tout le monde? Sujet idéal pour accompagner l'intrigue policière.
Balade dans Edimburgh
« C'était une agréable soirée de printemps, mais un vent vif s'était levé et les nuages couraient énergiquement dans le ciel,
vers la Norvège. Edimbourgh baignait dans un crépuscule nordique, une lumière qui naissait autant des vastes plaines grises de la mer du Nord que des douces collines de l'intérieur. On était loin
de Glasgow, dont les calmes clartés océanique parlaient de l'Irlande toute proche, et du pays gaël dans les Highlands. La ville se dressait contre la morsure des vents froids sifflant de
l'est, et ses rues pavées de gris s'insinuaient entre les murs imposants. Ville de nuits sombres et de pâles chandelle, ville de recueillement et de méditation. »
Amkoullel, l'enfant Peul
de Amadou Hampâté Bâ
Autobiographie d'Amadou Hampâté Bâ, né à Bandiagara (Mali) « vraisemblablement au début de l'année 1900 », « dans le peloton des fils aînés du
siècle ». Il nous raconte son enfance, sa famille, ses « déménagements », ses amis, ses frères, ses instructeurs. Il nous raconte les traditions Peul et Bambara, la culture orale
ouest africaine, la colonisation, les guerres africaines et mondiales, les défis de jeunesse, la religion islamique, ... On rit, on rêve, on s'instruit, on s'insurge!
Un beau voyage le long du Niger et le long des premières années du 20e siècle.
Petite sélection d'adages et de réflexions:
Son père: « La vie est un drame qu'il faut vivre avec sérénité »
Son frère: « Nous nous entendions comme lait et couscous » (j'aime bien celle-là!)
Son instructeur: « L'une (de ses) leçons majeures (...) respect et écoute de l'autre quel qu'il soit et d'où qu'il vienne, dès l'instant que l'on est soi-même
bien enraciné dans sa propre foi et sa propre identité »
Sa mère: « Comme on dit en peul, « nos yeux devinrent quatre », toute l'énergie de cette femme indomptable semblait couler d'elle à moi à travers son
regard. »
Leur séparation: « Je me tournai instinctivement pour regarder encore une fois ma mère. Je la vis qui atteignait le sommet de la dune. Le vent faisait flotter
autour d'elle les pans de son boubou et soulevait son léger voile de tête. On aurait dit une libellule prête à s'envoler. »
« A trop vouloir jeter au loin une grenouille qui vous dégoûte, elle finit par tomber dans une bonne mare »
« Ce qui arrive à un homme mal intentionné qui se couche sur le dos et pisse en l'air pour essayer de salir le ciel: non seulement son urine n'atteint jamais
son but, mais finalement c'est sur son propre ventre qu'elle retombe »
« (La fortune) ne vaut guère plus qu'un saignement de nez: comme lui elle apparaît sans raison et comme lui elle disparaît de même. »
La colonisation
« Une entreprise de colonisation n'est jamais une entreprise philanthropique, sinon en paroles. L'un des buts de toute colonisation, sous quelques cieux et en
quelque époque que ce soit, a toujours été de commencer par défricher le terrain conquis, car on ne sème bien ni dans un terrain planté, ni dans la jachère. Il faut d'abord arracher des esprits,
comme de mauvaises herbes, les valeurs, coutumes et cultures locales pour pouvoir y semer à leur place les valeurs, les coutumes et la culture du colonisateur, considérées comme supérieures et
seules valables. Et quel meilleur moyen d'y parvenir que l'école? »
« Et c'était bien là, effectivement, ce qu'avec les meilleures intentions du monde on voulait faire de nous: nous vider de nous-mêmes pour nous emplir de
manières d'rêtre, d'agir et de penser du colonisateur. »